" Une mémoire pour devenir ". C’est sous ce titre que " Parole de Femmes " vous propose son prochain rendez-vous autour d’un débat public consacré à la mémoire
collective. Il se déroulera le vendredi 7 septembre, à 18h30, à l’hôtel de Ville de Dunkerque, salle Jean-Bart.
Alcide Carton, inspecteur honoraire de l’Enseignement, et Francine Auger Rey, directrice de Radio Canal Sambre Avesnois échangeront avec la salle sur leurs expériences et leur connaissance du sujet. Un film de Jean-Michel Vennemani, " Enquête d’identité " introduira ce débat (lire l’article précédent).
Vos contributions, vos idées et vos interrogations sont les bienvenues d’ici là. Ce blog est à votre service. En attendant, nous vous proposons ce texte, extrait d’un recueil publié en 2001 à l’initiative de Radio France et de son réseau France Bleu. Elle avait fait appel à ses auditeurs en leur demandant d’évoquer le souvenir d’un élève ou d’un professeur qui a marqué leur vie.
L’une d’elle, Adeline, a écrit ce très beau texte en se souvenant de ses début d’enseignante, à la fin des années soixante-dix. Elle a fait ses premiers pas en donnant des cours d’alphabétisation à ceux que l’on appelait alors " travailleurs immigrés ".
A l’époque, l’intégration n’était pas devenu encore un thème à la mode. Aujourd’hui, les enfants et petits-enfants de Ouardi, le héros involontaire des lignes
qui suivent, savent que cette intégration a échoué en laissant de nombreux laissés pour comptes, victimes de discriminations en raison de leurs origines. Des origines qu’il leur importe pourtant
de connaître et dont ils peuvent être fiers.
Traités comme des anonymes, ces ouvriers n’ont pas apporté que leur force de travail. L’enseignante Adeline l’écrit magnifiquement : " C’est grâce à vous que
j’ai aimé ce métier ", leur confie-t-elle. Un métier sur lequel s’est bâtie toute une vie.
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Extrait de "Mémoire de maîtres, paroles d'élèves"
Ed Flammarion - Coll. Librio - Radio France 2001
Souvenez-vous, monsieur Ouardi ! *
"Je retrouve cette photographie d’entreprise de 1978. Le personnel était
photographié atelier par atelier : les peintres, les tourneurs, les fraiseurs… Les employés des bureaux ou de la cantine –il fallait dire " restaurant d’entreprise ", selon M.
André, le chef du personnel- étaient aussi pris en photo entre eux. Vous faisiez partie de l’équipe des peintres, un des plus sales boulots…
Sur ce cliché, une dizaine d’hommes. Tous Maghrébins sauf un très grand Noir qui vous dépasse tous d’une tête. Vous portez le même bleu de travail immaculé. La photo a dû être prise un matin avant de commencer le travail ou peut-être vous a-t-on fait venir exprès en dehors des heures de travail avec la consigne d’apporter une tenue impeccable. Vous êtes beaux tous, majestueux presque, dignes en tout cas. Vos regards sont respectueux mais droits, et vos yeux fixent l’appareil sans ciller.
On vous appelait " travailleurs immigrés "
Souvenez-vous, monsieur Ouardi ! Vous êtes debout, en deuxième ligne, le troisième en partant de la gauche, quasiment au milieu. Vous seul souriez imperceptiblement. Comme la plupart de vos
congénères, vous tenez un couvre-chef (c’est une casquette en tweed à carreaux, d’autres ont des bonnets, d’autres encore des casquettes en coutil) contre votre ventre un peu proéminent. Une fine
moustache grisonnante bien taillée surmonte votre lèvre supérieure. Vos rares cheveux frisottent en une couronne poivre et sel. C’est vous-même qui m’aviez donné ce cliché à la fin de l’année.
Plus tard, pendant les vacances, j’ai reçu une carte postale de Oujda, au Maroc, signée de vous.
On vous appelait " travailleurs immigrés " ou " main-d’œuvre étrangère ". Après l’Espagne et le Portugal, vous veniez d’Algérie surtout, mais aussi du Maroc et de Tunisie. Et d’Afrique noire. Pour donner vos forces vives à la France en plein essor. Le travail ne manquait pas. Quant à vous permettre de vous loger décemment, c’était une autre affaire…
Un foyer délabré, rue de Billancourt
Souvenez-vous, monsieur Ouardi ! Vous étiez arrivé en 1950 de votre Maroc natal. A la fin des années soixante-dix, vous viviez toujours avec six de vos condisciples, dans l’une des toutes
petites chambres d’un foyer délabré de la rue de Billancourt à Boulogne, commune limitrophe de la capitale de la France, un des pays les plus développés du monde moderne. Vous n’aviez jamais fait
venir votre famille mais, grâce à vos économies, vous réussissiez à descendre au Maroc tous les deux ans.
En 1978, certaines grandes entreprises étaient encore si prospères qu’elles accordaient à leurs travailleurs étrangers le droit à l’alphabétisation sur leur temps de travail. Aujourd’hui, plusieurs de ces entreprises sont toujours aussi riches, mais les travailleurs étrangers sont toujours les premiers que l’on prie de rentrer chez eux…
Souvenez-vous, monsieur Ouardi ! Je suis passée, un matin d’octobre, sous le porche d’entrée, cartable en bandoulière, manuels sous les bras et sabots aux pieds (c’était la mode à l’époque…). Je suis entrée dans une pièce qui ressemblait à une salle de classe. Tables et chaises en bois, tableau noir, craies et chiffons. Et une douzaine d’hommes de tous âges, de toutes tailles et de toutes corpulences. Algérien, Marocains, Tunisiens mais aussi Maliens et Portugais. Tous en France depuis plusieurs années.
Tracer les lettres de leur nom
Souvenez-vous, monsieur Ouardi ! Il y avait là M. Saâdi et M. Boubaker, tous deux âgés, complètement analphabètes et d’une grande sagesse. Au fil des jours, je leur ai appris à tracer les
lettres de leur nom, de celui de leur femme et de leurs enfants. C’était difficile pour eux qui n’avaient toujours fait que des croix, mais j’ai aussitôt éprouvé une grande admiration et un
profond respect pour ces hommes si humbles et si appliqués, et dont l’intelligence perçait malgré leur mauvaise connaissance du français.
Il y avait aussi un jeune Tunisien, Ali, seulement un peu plus âgé que moi, arrivé depuis peu en France contrairement à ses collègues. Très brun, très beau, moins assidu que les autres, il me souriait beaucoup et m’appelait dès qu’il avait écrit trois mots sur un bloc… Il m’a même rattrapée un jeudi après le cours et m’a demandé en riant si je voulais l’épouser. Je l’ai gentiment éconduit, mais j’étais un peu décontenancée. Apparemment sans rancune, il a continué à venir au cours. Quand à moi, je me suis acheté une jupe " de vieille " en lainage brun qui me battait les mollets et des pulls " ras du cou "… Pour faire au moins 25 ans !
Il y avait encore M. Lopez et M. Martins, des Portugais qui parlaient si bien le français avec leur accent chuintant et faisaient des tonnes de fautes d’orthographe.
Et les deux Maliens, M. Traoré et M. Sélif, l’un sombre et sérieux, et l’autre, la bouche toujours fendue d’un sourire qui n’avait pas besoin de dentifrice, le rire dévastateur dès qu’il faisait une erreur et qui voulait m’inviter chez lui, à Kayes. Et M. Rachidi, M. Sfihi, M. Rabah, M. Bouakra, M. Bensaleh… Mais le plus bavard était sans conteste vous, monsieur Ouardi ! Presque un peu fayot, me disais-je sans aucune acrimonie car je vous aimais beaucoup. Plutôt petit, corpulent, le visage rond éclairé de petits yeux noirs et rieurs, vous vouliez toujours répondre aux questions le premier et, trop pressé, vous vous trompiez souvent. L’année scolaire s’est vite écoulée. Avec les beaux jours, j’ai remis mes sabots, mes jupons et rajeuni ainsi de cinq ans (au moins…). Ce jour-là a été un des plus beaux de ma vie.
"C'est de l'or"
Souvenez-vous, monsieur Ouardi ! Pour le dernier cours de l’année, j’avais réuni mes maigres qualités de cuisinière (en effet, j’étais bien davantage douée pour la pédagogie du français
langue étrangère que pour la cuisine) et avais confectionné un gâteau au chocolat pour vous tous, mes premiers élèves, vous qui aviez, tout au long de cette année, fait de moi un professeur pour
la première fois de ma vie. Et vous m’avez paru bien solennels, presque endimanchés cet après-midi là, lorsque je suis entrée dans la salle de cours encombrée de mon plat, des assiettes et des
serviettes en papier apportées pour l’occasion. Pendant que je m’affairais à découper mon gâteau en parts égales, j’ai senti comme un conciliabule derrière mon dos, des murmures, puis le rire
sonnant de M. Sélif interrompu par un " chut " un peu énervé de votre part. Alors vous vous êtes raclé la gorge et avez commencé : " Mademoiselle, je voulais –enfin, moi et
les autres… euh… on, euh, plutôt, nous voulions… " Vous, d’habitude si loquace, cherchiez vos mots, un peu éperdu. Vous avez cependant poursuivi, après un signe d’encouragement de M.
Boubaker : " Voilà, on s’est tous cotisé. C’est pour vous… "
Vous m’avez alors tendu un tout petit paquet sorti comme par magie d’une des nombreuses poches de votre bleu et posé tel un trésor sur votre grande main calleuse. Je n’ai pu articuler un seul mot tant ma gorge était nouée. J’ai vite déchiré le papier cadeau très chic (bleu nuit enturbanné de fil doré) pour découvrir une fine chaînette que j’ai aussitôt passée autour de mon cou, levant les yeux au ciel afin que les deux larmes qui venaient d’y perler ne coulent pas.
" C’est de l’or ", avez-vous précisé d’une voix redevenue sûre.
On a mangé le gâteau et, au
milieu du brouhaha du goûter, j’ai enfin pu tous vous remercier.
Et aujourd’hui, plus de vingt ans plus tard, je sais que c’est grâce à vous que j’ai aimé ce métier et que je continue à aimer enseigner la langue française à ceux qui m’apprennent tant d’autres choses…"
Adeline
*Le titre et les intertitres sont de la rédaction de "Parole de Femmes"
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