Jeudi 6 septembre 2007
Marie Cegarra et "la mémoire confisquée" 
des mineurs marocains

Cegarra-002.jpg Maître de conférences à l’Université de Lille 3 – Charles-de-Gaulle, l’ethnologue Marie Cegarra a beaucoup travaillé sur les pratiques culturelles de l’identité. En 1999, elle a publié un livre sur l’histoire des mineurs marocains dans le Nord : " La mémoire confisquée – les mineurs marocains dans le Nord de la France ". Il est notamment évoqué dans un article paru en novembre 2000 dans le Monde Diplomatique : " Mora, le négrier ". http://www.monde-diplomatique.fr/2000/11/CEGARRA/14481. Pour contribuer au débat organisé par l’AJS dans le cadre de " Parole de Femmes ", ce vendredi 7 septembre à la mairie de Dunkerque, elle revient sur les enjeux de cette mémoire.

 Le livre que vous avez consacré aux mineurs marocains, dans le Nord de la France, s’intitule " La mémoire confisquée ". Pourquoi considérez-vous que cette mémoire est confisquée ? 

Marie Cegarra
 : Je vais d’abord vous raconter une anecdote. Lorsque j’ai présenté ce livre au Centre historique minier de Lewarde, un mineur marocain s’est montré particulièrement intéressé. L’immigration et la mine, c’était toute sa vie. Mais à la parution du livre, il a considéré, avec beaucoup de frustration, que c’est moi-même qui lui avais volé sa mémoire ! Par la suite, il m’a suivie partout, dans les endroits où je présentais mon livre. Et à chaque fois, il répétait la même chose : " Madame Cegarra nous a confisqué notre propre mémoire ! ". Evidemment, ce n’était pas le but que j’avais recherché. En fait, dans mon livre, je raconte l’histoire d’une rupture que les mineurs, une fois arrivés en France, ont été obligés de gérer. Pour s’intégrer et travailler, ils ont du oublier, dans un premier temps, leur mémoire individuelle.

Vous voulez dire qu’ils ont gardé leur passé pour eux ?

M. C. Oui. Ils n’avaient pas le choix. Venus pour des raisons économiques, ils ont fait l’impasse sur eux-mêmes. Par la suite, ils n’ont pas raconté à leurs enfants les conditions de leur départ du pays d’origine, ni les conditions auxquelles ils ont été confrontés en France. Ils voulaient éviter de parler de leur affectif. Dans le film de Jean-Michel Vennemani, que vous présentez ce vendredi soir, les enfants sont invités à reconstituer leur arbre généalogique. C’est en effet une démarche essentielle. Elle est très importante.

Vous évoquez la mémoire individuelle de ces mineurs. Mais il y a aussi la mémoire collective.

M. C. Ce qui reste, quand ils oblitèrent leur mémoire individuelle, c’est la mémoire communautaire. Je veux parler de la religion, des prescriptions alimentaires, de l’honneur de la fille, etc. C’est cela qui va structurer la famille quand elle rejoint les maris installés en France. Quant à la mémoire individuelle occultée, elle va revenir en situation de frustration, c’est-à-dire en situation de crise. Lorsqu’il a été question de crise économique et de retour au pays pour les mineurs immigrés, ces derniers ont relié avec leur mémoire. Mais c’était pour mesurer leur trajectoire qui s’achève alors sur un échec. Peu de mineurs marocains ont réussi en France. L’ascenseur social a fait place à l’échec de l’immigration.

Nous avons intitulé notre débat en empruntant au film de Vennemani : " Une mémoire pour devenir ". Pour les générations actuelles, le travail de mémoire vous semble fondamental ?

M. C. : La mémoire est en effet fondamentale pour le devenir. Cela étant, on en parle depuis une trentaine d’années. Pour ma part, je préfère dire " les " mémoires, au lieu de " la " mémoire. Je crois en effet qu’il faut décortiquer plusieurs types de mémoire. Dans une première étape, on a commencé à travailler sur la mémoire d’une France agricole qui disparaissait. Puis, à partir des années 80, est venu le temps de ce que j’appelle la " patrimonalisation ". C’est l’époque du développement des musées, écomusées, instruments consacrés à la mémoire, etc. C’est le besoin d’un retour à des traditions culturelles. Il y a eu aussi du travail de mémoire lié au lien social, dans les villes.

Aujourd’hui, on assiste à un travail de mémoire politisée. On revient sur l’Histoire. L’exemple le plus parlant est la colonisation de l’Algérie. Plus précisément, on s’intéresse aux questions liées à la colonisation de l’Afrique et des pays du Maghreb. Du coup, les choses sont très complexifiées.

Quoi qu’il en soit, la transmission de la mémoire est d’autant intéressante qu’en général, on a plutôt tendance à se baser sur l’ignorance et sur l’émotion.

Comment la transmission de la mémoire se réalise-t-elle ?

M. C. : Cela ne se fait pas de façon unilatérale. Il y a des choses que l’on va garder parce que c’est important pour la culture. Mais on ne garde pas l’ensemble. On cristallise sur certains points. On se dirige vers l’avenir avec les restes d’un passé que l’on aura sélectionnés. 


Par AJS LE BON EMPLOI DE LA SOLIDARITE - Publié dans : Débats
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