Violences faites aux femmes
Laure Ignace et Fouzia Oulgour
Maghreb, Europe :
même combat pour les femmes
Organisé dans le cadre de la semaine internationale de la solidarité et de la journée sur les violences faites aux femmes, le débat du 22 novembre dernier, au Studio 43 de Dunkerque, ne manquait pas d’ambition. Il s’agissait de relier les questions des violences sexuelles faites aux femmes dans les pays du nord de l’Afrique à la question des violences sexuelles en Europe. Pari tenu par les deux intervenantes, Fouzia Oulgour et Laure Ignace. La première est présidente de l’association marocaine « Yelli » pour la protection de la fille. La seconde est membre de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes (AVFT). Elles ont échangé avec le public après la projection du fiulm « Les femmes du bus 678 » de l’Egyptien Mohamed Diab.
Pour Fouzia Oulgour, le harcèlement sexuel au Maroc représente un « réel phénomène social ». Elle a évoqué le dispositif légal et la loi de 2003 qui sanctionne le harcèlement sexuel. Elle a ensuite insisté sur l’absence, à ce jour, de toute référence au harcèlement moral dans le Code du travail marocain et dans le Code pénal. Pour elle, « le harcèlement est lié à l’éducation et à la socialisation de l’individu », au « manque de respect de la surface personnelle (la culture), au chômage des jeunes, au statut social de la femme et au silence », les victimes ayant peur d’être elles-mêmes inculpées comme cela venait de se produire en Tunisie.
La femme marocaine entre l’espoir et la crainte
Dans ce contexte, les femmes marocaines ne sont pas inactives. Ainsi, le mouvement « Women Shoufouch » compte-t-il plus de 3000 citoyennes marocaines qui se sont notamment illustrées lors d’une marche menée en septembre 2011. Les femmes luttent aussi pour faire sortir une loi (un projet avait déjà été présenté au parlement par l’ancien gouvernement) pénalisant le harcèlement sexuel moral.
Au final, malgré une série de réformes et de dispositions, ces dernières années, en faveur des femmes ou de l’égalité entre les sexes (Code de la famille, réforme du code de la nationalité, nouvelle constitution), la femme marocaine « oscille entre l’espoir et la crainte ». Car, explique Fouzia Oulgour, entre les textes, les intentions, et la pratique, on est encore loin du compte. De nombreuses contraintes persistent (accès des femmes aux institutions électorales, nombreux dysfonctionnements dans l’application du code de la famille…) et, dans la réalité, la violence contre la femme est devenue un « phénomène très alarmant », notamment en milieu urbain.
L’association Yelli, présidée par Fouzia Oulgour, mène de nombreuses campagnes de sensibilisation, notamment contre le travail domestique des petites filles et contre le sida, et base sa stratégie sur trois piliers : les préventions, la prise en charge médicale, psychosociale et juridique des femmes victimes, le plaidoyer.
Femmes des deux rives : quels parallèles ?
Quel lien avec la réalité dans les pays européens ? Laure Ignace, qui représentait l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), a d’abord rappelé l’historique de la loi pénale française sur le harcèlement sexuel. L’AVFT réclamait depuis longtemps que cette loi soit changée. Finalement, elle a été abrogée par le conseil constitutionnel sur recours d’un harceleur. Elle est remplacée par une loi plus claire.
Parmi les nombreuses questions auxquelles a répondu Laure Ignace, on relève notamment celle concernant l’échelle des peines. « Ici, dit-elle, le harcèlement sexuel est moins puni qu’un vol simple ! La comparaison avec le Maroc est intéressante. »
Réagissant sur le film de Mohamed Diab, « Les femmes du bus 678 », elle s’est arrêtée sur la question de la catégorisation des violences faites aux femmes. « Ainsi, souligne-t-elle, le fait de nommer ces violences par leur nom est important. Or, dans le film, on englobe sous le vocable plus acceptable de « harcèlement sexuel de rue », des violences sexuelles plus graves comme des agressions sexuelles ou des viols. Précisément, c’est un combat des féministes en France, que de restituer aux faits leur véritable qualification. » Et Laure Ignace n’hésite pas à faire le parallèle avec ce que l’on a appelé « l’affaire DSK ». « Dans cette affaire, observe-t-elle, il était inconcevable pour beaucoup d’intellectuels français de parler de viol ! »
Autre parallèle entre la France et le Maroc : les enquêtes réalisées par les associations qui défendent le droit des femmes. Laure Ignace a particulièrement évoqué l’enquête menée par une équipe de la médecine du travail dans le 93 en 2009. (Nous avions lu le rapport de cette enquête pour la préparation du débat et nous en avons tiré une fiche qui a été insérée dans le dossier de presse). Selon cette enquête, a laquelle avait participé une juriste d’AVFT, Gisèle Amoussou, Laure Ignace met en avant un chiffre qui « en dit long sur l’univers professionnel en France » : 45% des femmes ont entendu des blagues sexistes ou sexuelles sur leur lieu de travail.
En 2007, une enquête cadre de vie et sécurité menée par l’Insee, indiquait que « 25% des agressions sexuelles subies par les femmes ont eu lieu au travail. 4,7% des viols ont été commis au travail. Cela signifie, conclut Laure Ignace, que 46 femmes sont agressées sexuellement par heure au travail en France ! »